Natacha Atlas
Elle a toujours sa voix sensationnelle, un visage de rose à peine éclose et sent encore un jasmin délicatement mâtiné de gazon anglais. Après une collaboration avec Yasmine Levy, Natacha Atlas sort un nouvel album anglo-égyptien entièrement acoustique qui explore les racines, les mélanges orientaux et occidentaux anciens, rend hommage à Fairouz, Nina Simone et Frida Khalo...
Même après plus de dix ans de carrière, il est toujours difficile de savoir quelle épine et quelle racine soigner : que défendre, que chérir ? Natacha Atlas a choisi de faire de sa musique la métaphore de ce questionnement complexe. Depuis le tube «Mon Amie la Rose» et l’album Gedida, devenu très vite disque d’or, la diva Natacha a évolué vers des projets plus ou moins électroniques avant de revenir, dans son précédent opus, Mish Maoul (sorti en 2006), à une vision plus clairement orientale de son expression musicale. L’oeil charbonneux et la silhouette toujours ravageuse (ces hiéroglyphes en guise de boucles d’oreille), la plus Anglaise des roses du Caire se débat encore entre toutes ses histoires : entre la Belgique où elle est née, l’Angleterre où elle a grandi, L’Egypte dont elle rêve et la France qu’elle aime, entre le passé composé et l’avenir. Au passage, elle entrechoque toutes les langues : dialecte égyptien, arabe classique, français, espagnol, avec bien sûr beaucoup d’anglais et un accent so british.
C’est parce que le réalisateur et arrangeur anglais Harvey Brough a été «overwelmed» par ses vieilles cassettes audio (Abdel Halim Hafez, Fairouz et les frères Rabani…) rapportées d’Egypte et qu’il n’y comprenait rien, que le défi de ce nouvel album, Ana Hina, a pu être lancé. Il a été enregistré avec la crème des musiciens britanniques (Andy Hamill), espagnols (Clara Sanabras) et arabes (Aly el Minyawi, Gamil Awad) dans un même studio, «pas seulement parce que ça coûte moins cher, mais aussi pour garder le cachet ancien du répertoire». Comme son nom l’indique en arabe (Ana Hina, «Je suis là», même si les prononciations diffèrent entre l’Egypte et le Liban, précise Mme Atlas), cet album plonge dans le dédale des géographies et des histoires musicales de la chanteuse, entre les compositions des frères Rhabani, qui font dialoguer cordes orientales et occidentales, un clin d’oeil aux légendes moyen-orientales que sont Fairouz et Abdel Halim Hafez, des arrangements façon «Doors qui rencontrent Mingus» et un hommage à deux divas qui ont fait de leurs souffrances un matériau artistique unique, Nina Simone et Frida Khalo. «Je voulais montrer que bien avant moi, des compositeurs arabes ont fait une fusion entre musique orientale et occidentale. Dans les années 50, les frères Rahbani réalisaient de sublimes harmonies de cordes, ce qui est difficile car la musique arabe s’écrit avec des quarts de tons peu propices aux mélanges. Les frères Rahbani ont réussi ça bien avant que le terme «world music» n’existe. Les musiques du monde ne doivent pas être coincées dans un projet musical, presque politique, qui veut les enfermer dans une certaine pureté.»
Plus enchanteresse que jamais dans ce cadre classique, la voix d’Atlas y est soutenue par un grand ensemble occidentalooriental (cordes, accordéon, nay, violoncelle, Fender Rhodes, riq, guitare, darbuka, clarinette…) baptisé Mazeeka Ensemble, en hommage à une chaîne musicale égyptienne que l’ancienne raqs al sharqi danseuse du ventre) aime regarder quand elle part en Egypte rejoindre sa meilleure amie. «J’ai besoin d’y aller souvent pour sentir la vie là-bas, dîner avec des amis, fumer la chicha ou boire des verres devant le Nil. Le temps ne compte plus. On écoute de la musique arabe et on fait la danse du ventre.» Un petit pèlerinage régulier pour l’atmosphère et l’héritage, quelques frises égyptiennes dans son domicile anglais, mais Natacha Atlas n’est pas encore propriétaire au Caire. Elle vient d’acheter une maison dans le Gers. Ana Hina, «je suis là», mais où ? «C’est difficile de préciser où je veux vivre. Quand je dis Ana Hina, ça veut dire : je suis là avec ma musique pour exprimer mon identité, une dualité - ou plutôt «trialité» - entre toutes ces cultures. En Egypte, on n'est jamais assez arabe, et en Angleterre, on n'est jamais assez british. Lorsque je dis que j’ai des origines orientales et que je chante en arabe, je vois les portes et les visages se fermer aujourd’hui encore. J’ai eu la chance d’avoir un père égyptien très ouvert et une mère anglaise hippie, mais unifier différentes approches de la vie, c’est toujours difficile, surtout en étant artiste car on se doit d’être libre.» Natacha Atlas a choisi la conversion à l’Islam tout en résidant en terre britannique et en refusant le voile. «Aujourd’hui, je me sens plutôt soufie. Sur scène, j’interprète déjà des danses de derviches tourneurs, ce qui rapproche d’une conception méditative de la musique, mais je n’ai pas encore osé chanter de chants soufis.»
Si Natacha Atlas s’autorise à reprendre Fairouz, qui a virevolté des chants patriotiques à la poésie populaire en passant par les cantiques de Noël traduits en arabe, elle refuse toujours de toucher au patrimoine de l’autre l’icône arabe, Oum Kalsoum. «Je l’écoute tout le temps, mais elle est presque intouchable. Un jour, peut-être que j’y arriverai. Je risque d’être critiquée beaucoup plus que quand je chante Fairouz. Pour moi, Fairouz représente la femme orientale et le Liban. C’est la grâce, la beauté et la féminité arabe.» Une belle icône pourtant façonnée en grande partie par son mari, Assi Rhabani. «C’est vrai, concède Natacha. Moi aussi, j’ai eu des hommes dans ma vie personnelle qui m’ont beaucoup influencé. Il y a une partie de moi qui est comme ça, dans le sens romantique, c’est très personnel. Beaucoup de féministes pourraient être choquées par cela, mais je ne peux pas l’expliquer. Est-ce dû à ma nature ou à ma culture arabe ?» Avec ou sans hommes, comme Frida Khalo, Nina Simone ou Fairouz, Atlas semble pourtant tracer sa propre géographie et son histoire. Inch’allah, répond la princesse.
Elodie Maillot
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